NEG'MARRONS - HERITAGE
Troisième album des Neg'Marrons, pour une carrière qui débuta en 1995. Ben-J et Jacky, dont on peut féliciter la disponibilité, nous parlent de leur album qu'ils considèrent comme le plus abouti.
Pascal
Avec du recul, que pouvez-vous dire de vos deux précédents albums ?
Ben-J
On est complètement satisfait de ces albums. L'album Rue Case Nègres, c'était le premier, il était vraiment brut , on avait canalisé toute notre enfance, notre adolescence et pas mal de choses qu'on a exprimé dans cet album. Pour l'album Le Bilan on avait un peu plus d'expérience dans la musique, on avait déjà fait pas mal de concerts, tourné un peu. Donc on avait une vision des choses qui avait un peu changé. C'est un album qui a eu aussi un bon accueil vis-à-vis du public, qui a connu quand même un bon succès.
Cefra
Après le départ de Jamatik, avez-vous pensé à changer de nom ?
Jacky
Qui çà ?
Cefra
Jamatikc.
Jacky
Qui ? (rire général)
Non, Neg'Marrons tu vois, c'est un état d'esprit, c'est pas seulement un nom sur une pochette. Neg'Marrons c'est un concept. On a choisi de s'appeler Neg'Marrons parce que pour nous çà a une certaine importance. Maintenant, Jamatik a quitté le groupe, on ne va pas changer de nom. A aucun moment on y a songé. Bien au contraire, je sais pas si tu as dû voir la jaquette de l'album, mais “Neg'Marrons” est en plein milieu.
Pascal
Est-ce que vous êtes toujours an contact avec lui ?
Jacky
Franchement, pas de nouvelles. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles !
Cefra
Vous disiez que Neg'Marrons c'étaient les esclaves en fuite vers la nouvelle. Est-ce que vous avez pris ce nom par ce que vous vous sentez esclaves de quelque chose ?
Ben-J
Non, par ce que quelque part, par rapport au système en place, aujourd'hui il y a pas mal de gens qui travaillent à 700-800 euros pour à peine survenir à leurs besoins quotidiens. C'est une forme d'esclavagisme moderne quelque part. Nous aujourd'hui on fait tout pour ne pas être des marionnettes manipulées par le système, on fait tout pour réussir, on fait tout pour vivre par nos idées, on fait tout pour ne pas dépendre du système, on fait tout pour fuir les différentes étiquettes qu'a un jeune aujourd'hui d'une banlieue. En plus, le noir et tout ... c'est un peu tout ça.
Cefra
Mais forcément, tu es obligé de faire partie d'un système. Là apparemment c'est un peu la musique, mais que tu le veuilles ou non tu fais parti d'un système...
Ben-J
J'ai choisi ma voie ! On a eu la chance de pouvoir choisir notre voie, et on a la chance de mener notre vie au quotidien comme nous on le conçoit. Il faut savoir qu'il y a beaucoup de gens qui malheureusement aujourd'hui sont contraints d'aller bosser pour des cacahuètes. Il y a pas mal de gens qui au quotidien vivent des situations déplorables. Voilà, être Neg'Marrons, c'est vivre libre.
Cefra
Ce que je trouve important dans ce que tu dis c'est que tu te rends compte de la chance que tu as. Si je peux me permettre de dire “chance”.
Jacky
C'est clair qu'aujourd'hui on fait de la musique, on vie de notre musique. A la base c'était une passion. C'est clair qu'on est des privilégiés. On des privilégiés aussi grâce au public, grâce à ces gens qui ont choisi d'acheter nos disques, grâce à ces gens qui ont choisi de venir nous voir en concert, grâce à ces gens qui apprécient ce qu'on fait. C'est clair que ça nous apporte énormément d'avantages. Maintenant je pense qu'on a tous nos problèmes à différents niveaux.
Cefra
C'est quelque chose qui ressort pas mal dans l'album, le fait que vous n'ayez pas oublié d'où vous venez...
Jacky
C'est clair que c'est notre source d'inspiration le quartier. On vit à Garges-Sarcelles, on peut pas oublier ! Même si aujourd'hui çà se passe un petit pu mieux pour nous, même si c'est vrai que quelque part, on est sous les feux des projecteurs. Mais l'inspiration çà reste à la source, à la base, les gens qui vivent autour de nous, les gens qu'on côtoie au quotidien. Cà reste Garges-Sarcelles, çà reste la banlieue parce qu'on est des jeunes de banlieue, on pourra pas nous enlever çà. C'est comme une graine qui a été plantée et elle pousse constamment.
Pascal
Et vous vivez toujours dans le même quartier ?
Ben-J
Non, pas dans le même quartier, parce qu'on vit mieux maintenant.
Jacky
On ne vit plus à Garges-Sarcelles mais on y est tout le temps ! Nos parents nous ont emmené là. Ils on quitté l'Afrique pour venir dans ces citées HLM. Eux ils avaient que çà. Aujourd'hui on ne va pas cracher sur la banlieue. Grâce à notre métier on a la possibilité de respirer mieux. Donc quelque part rester en banlieue çà serait narguer les gens qui ne peuvent pas se permettre d'avoir la possibilité d'habiter dans de meilleurs logements. Parce qu'aujourd'hui on glorifie la banlieue, pour moi, c'est glorifier la misère, on est fier de l'endroit où l'on vient, pas de problème, mais le but c'est de s'en sortir.
Cefra
Parfois chez certaines personnes j'ai l'impression qu'il faut justifier le fait que tu fasses du rap, du reggae ou du ragga, et que tu n'habite plus dans ton quartier d'origine.
Jacky
Ce problème commence déjà par des journalistes. Je ne pense pas qu'à un moment on ait posé la question à un Jonny Hallyday, ou une Natacha St Pier. On pourrait leur dire « tu habitais où avant et maintenant tu habite où ? ». Quand je lis ces interviews ou que je les vois , on n'entend pas ce genre de questions.
Sidi h
Mais eux n'ont jamais revendiqué le fait qu'ils viennent de tel ou tel quartier. Ils n'en ont jamais fait leur fond de commerce.
Jacky
Après, t'as vu, chaque tête, chaque esprit, chacun voit midi à sa porte ! Je sais que nous, Neg'Marrons, dans les premiers textes, et tu peux réécouter notre premier album, on y a mis des morceaux tels que Lèves-toi, Bats toi, on disait « mec, ne m'racontes pas tes histoires de cauchemars, j'ai grandi comme toi dans des cités dortoir ». Maintenant, je te l'ai dit, on restera toujours des produits de notre environnement. On sais d'où l'on vient, on sait où l'on veut aller ! Même si personnellement je n'habite plus à Garges-Sarcelles, et pour te dire, mes parents habitent toujours là-bas, et je ne me justifie pas là-dessus, mais çà ne m'empêche pas de toujours être fier d'être un mec du quartier ! Parce qu'aujourd'hui je continue à traîner avec les mêmes amis. Bon, on est un peu en équipe réduite, mais je continue à traîner avec les mêmes gars, à côtoyer le même style de personnes. J'ai encore un rythme de vie où je ne me sens pas trop en décalage avec les mecs de la banlieue.
Pascal
Si vous deviez chroniquer votre album Héritage, qu'est-ce que vous diriez ?
Ben-J
Le maximum c'est combien d'étoiles ? (rires) Je mettrais facilement 9,99 étoiles.
Cefra
Vous êtes donc complètement satisfaits ?
Ben-J
Franchement, à notre niveau, on est complètement satisfait.
Sidi H
Vous avez pris assez de recul par rapport au disque pour dire que vous êtes satisfaits ?
Ben-J
Ouais on a pris assez de recul par rapport au disque. On le réécoute de temps en temps, et à chaque fois on prend du plaisir à l'écouter. Quand on a commencé l'album, on avait une certaine direction qu'on a su respecter, on avait certaines idées qu'on a pu concrétiser, voire même faire un peu mieux, parfois aller plus loin, par exemple avec un morceau comme Tout Le Monde Debout, qui était à la base un morceau Neg'Marrons et qui est devenu une belle collaboration qui s'est faite vraiment spontanément. Il y a eu pas mal de surprises comme çà dans l'album et franchement on est plus que satisfais. Jacky t'en penses quoi ?
Jacky
Ouais c'est çà, au-delà du succès commercial, l'important pour nous c'est le succès d'estime. Et honnêtement, tous les gens qu'on a pu rencontrer et qui ont écouté l'album, je parle des gens qui sont sincères, pas ceux qui veulent faire leur pécule avec toi, apprécient énormément cet album et on a assez de recul pour savoir si ce qu'on fait est bon ou pas bon parce qu'on a pas encore un ego démesuré et qu'on arrive à se rendre compte que des fois on merde, des fois on fait bien les choses. Et au jour d'aujourd'hui, c'est le troisième album des Neg'Marrons, et à mon sens et à celui de Ben-J, c'est le plus abouti : musicalement., au niveau des mélodies, il y a plein de choses qui font que cet album (même si Rue Case Nègres reste mon album préféré) est plus abouti musicalement, du fait qu'on a pris de la bouteille, du fait qu'on ait plus d'expérience. Tous ces ingrédients font qu'on arrive à un résultat qui est...
Ben-J
Super.
Cefra
D'un côté c'est rassurant. Si tu fais de la musique, et que tu vois que tu progresse pas, c'est dur.
Jacky
Il y a des gens qui régressent. Ce sont des gens qui n'ont pas de recul sur eux-mêmes. Nous, Neg'Marrons, on arrive à avoir un recul, on est entouré de personne qui nous suivent depuis le début, et qui arrivent à nous dire “là franchement, ce morceau là il pue, ce morceau là il est bien”. Tout çà fait qu'on arrive à garder une certaine ligne de conduite.
Sidi H
Après c'est subjectif.
Jacky
Ouais, la musique ce quelque chose dont tu peux pas prétendre avoir la science infuse. Cet album, pour nous il déchire, maintenant nous on sait quels sont les ingrédients qu'on a mis dedans, on a des arguments pour le kiffer, tu vois. Si çà ce trouve, toi tu vas l'écouter, il y a des choses qui ne vont pas te parler comme nous elles nous parlent.
Cefra
Vous l'avez enregistré en Jamaïque. Vous l'avez aussi bossé là-bas ?
Ben-J et Jacky
Ouais.
Cefra
Et çà vous a apporté quoi de plus ?
Ben-J
Ça nous a apporté déjà dans le sens où l'on a sollicité des pointures qui vient là-bas, des grands bonhommes de la musique. On y est allé aussi parce qu'il fallait qu'on découvre cette terre qui est le berceau du reggae.
Les gens y écoutent de la musique à plein temps. Du matin au soir il y a de la musique partout, dans toutes les maisons, dans toutes les voitures, dans tous les magasins...
Voilà, il y a pas mal de grosses figurent emblématiques à l'échelle internationale qui sont originaires de Jamaïque, donc on voulait voir un peu d'où leur venait cette aspiration. Nous, arrivés sur place, on a constaté qu'il y a une véritable vibe, on a découvert une autre manière d'apprécier la musique. La Jamaïque c'est magique. Il faut y aller, il faut le vivre pour le comprendre.
Cefra
Quand vous avez commencé l'album, est-ce que vous aviez une ligne de conduite à suivre, un message à faire passer ?
Jacky
Le message de Neg'Marrons ça a toujours été de prendre les choses par le côté positif. Il y a une ligne de conduite qu'on a adoptée depuis le départ. Neg'Marrons ça a toujours été avant tout un groupe engagé, avec un message, accompagné des mélodies fédératrices. On continue dans ce sens là, parce que lorsqu'on croisent des gens qui nous disent “hier j'avais pas trop la pêche et en écoutant un morceau tel que Lève-toi, bats-toi ça m'a redonné une énergie positive”, et ben quelque part le mec ça l'encourage, et nous ça nous encourage à continuer ce genre de textes, ce genre de thèmes. Comme on le disait tout à l'heure, glorifier la misère c'est pas notre truc, mais même si c'est dur pour tout le monde, avoir ce petit message d'espoir ça peut aider, la musique adoucit les m½urs
Cefra
Justement, en lisant les paroles de tous les morceaux, il y a quelque chose qui m'a marqué, c'est le fait que vous soyez toujours positifs.
Jacky
Ca t'as redonné une énergie positive ?
Ben-J
Mais c'est clair, c'est même pas dans notre état d'esprit d'être négatif. On chante, on a la possibilité de véhiculer des messages, profitons-en pour dire des belles choses, des choses qui mettent les gens bien plutôt que d'avoir envie de se tirer une balle après avoir écouter l'album.
Cefra
La tendance actuelle c'est quand même de glorifier ça.
Ben-J
De moins en moins quand-même !
Jacky
Mais comme tu le disait tout à l'heure, ça c'est “marketing” ! Après chaque tête chaque esprit, chacun voit sa direction.